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Voir au-delà des prodiges de la loi 101

Dernière mise à jour : 5 déc. 2024

Par Roxanne Corriveau


Crédit photo : Chatgpt



La semaine dernière, en faisant défiler mon fil d’actualité sur Instagram, j’ai vu la publication de Gabriel Nadeau-Dubois, annonçant officiellement que Ruba Ghazal serait sa nouvelle co-porte-parole de Québec Solidaire. Dans son annonce, Nadeau-Dubois qualifie ce moment d’historique, car « pour la première fois de notre histoire, ‘‘une enfant de la loi 101’’ sera à la tête d’un parti politique à l’Assemblée nationale ». Il partage ensuite le fait qu’elle soit arrivée au Québec sans parler français et que, grâce à des enseignants, elle serait tombée en amour avec la langue et la culture d’ici. Ce message rempli de fierté semble implicitement applaudir la Charte de la langue française. Comme de fait, c’est grâce à elle si aujourd’hui, cette personne issue de l’immigration se sent assez québécoise pour se présenter comme co-porte-parole d’un parti politique au parlement. Cela dit, je pense, nous oublions une partie du dialogue lorsqu’on parle de ces fameux enfants de la loi 101. 


Qui sont-ils ?


L’expression « les enfants de la loi 101 » fait référence aux enfants issus de l’immigration, qui sont obligés de recevoir une éducation en français. Avant 1977, la plupart des familles immigrantes au Québec optaient pour une scolarité anglophone pour leurs enfants, notamment parce que l’anglais était la langue du travail. La loi 101 a renversé cette tendance en rendant obligatoire l’éducation en français, du primaire au secondaire, pour tous les nouveaux arrivants au Québec.


Aujourd’hui, cette première génération d’enfants est devenue adulte et certains d’entre eux, comme Ruba Ghazal, deviennent des figures publiques que ce soit dans l’espace politique ou encore dans l’espace culturel. On peut penser par exemple à Kim Thúy qui a réussi en tant qu’écrivaine à obtenir le Prix littéraire du gouverneur général ou encore à Caroline Dawson dont le livre Là où je me terre a aussi récolté de nombreux prix littéraires. Ces personnes sont souvent présentées comme des exemples du succès de la loi 101. De la même manière que GND a présenté sa collègue, elles seraient des preuves qu’il est possible d’arriver au Québec sans rien connaitre de sa culture et de réussir à se mêler à la majorité francophone grâce à l’apprentissage de la langue et de la fréquentation des écoles francophones. Laissant sous-entendre que nous avions raison d’imposer cette mesure. Je reconnais bien sûr l’importance de la loi 101 et ces exemples de succès d’intégration sont non négligeables. Cependant, j’ai parfois l’impression que lorsque l’on met de l’avant leur succès, on oublie par le fait même toutes les épreuves qu’elles ont dû traverser pour se rendre où elles sont. Comme quoi, il ne suffit pas d’apprendre le français pour se sentir pleinement Québécois. 


Une question d’identité 


Il existe plusieurs documentations, reportages et études sur les enfants de la loi 101. Je nomme, par exemple, le documentaire d’Anita Aloisio sorti en 2007, qui va à la rencontre de familles qui ont été affectées par la mise en place de la loi dans les années 70. Le documentaire révèle le parcours de ces enfants devenus adultes, où ils expriment les difficultés qu’ils ont eues à se sentir Québécois. Ou encore, pour un exemple plus récent, une étude de Magnan et Darchinian publiée en 2014 sur l’isolement que ressentaient encore au 21e siècle des enfants issus de l’immigration. Pour Magnan, ce qui lui frappe le plus, c’est que la loi 101 est un succès dans le sens où les jeunes apprennent le français et reconnaissent son importance dans le milieu du travail. Cependant, le français est insuffisant pour que ces jeunes se sentent pleinement Québécois. Il s’agirait d’une question d’identité culturelle qui dépasse la simple transmission de la langue. Les chercheurs ont même partagé leurs sentiments dans un texte d’opinion dans Le Devoir en 2017 : « Ces résultats permettent de constater que l’école québécoise n’a pas encore réussi à devenir un espace de production d’appartenance au Québec et aux Québécois ». 


Il y a donc un écart important entre la première étape du processus d’intégration qui est d’apprendre le français et la deuxième qui est de sentir qu’on appartient au Québec. Si l’on reprend la situation de Ghazal, par exemple, combien de Québécois ne voteront pas pour elle simplement parce qu’elle n’a pas le même nom de famille que le « Québécois de souche » typique ?  Je suis certaine que si vous ouvrez le dialogue avec des personnes qui ne sont pas nées au Québec, mais qui ont tout de même fait toute leur scolarité ici, la plupart d’entre elles vous partageront qu’à au moins un point dans leur vie, elles ont eu de la difficulté à s’identifier au mot québécois. 


En conclusion, il est certain que la loi 101 prouve son importance lorsque l’on voit ces exemples de personnes inspirantes qui ont réussi à s’intégrer au Québec et qui sont tombées en amour avec le français. Par contre, il est évident qu’il reste encore beaucoup de chemin à parcourir avant de pouvoir qualifier ces lois comme pleinement intégristes. La première génération des enfants de la loi 101 s’exprime de plus en plus sur son parcours et je propose que nous restions attentifs aux défis qu’elle a rencontrés avant de l’utiliser comme des trophées du succès de nos politiques linguistiques. Gardons en tête cette première génération afin que les prochaines puissent, elles aussi, affirmer avec fierté qu’elles sont Québécoises, malgré qu’elles n’aient pas grandi assises devant Passe-Partout.



Sources : 




 


 

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