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Par Lola Christophe
6 millions. C’est le nombre de morts en République démocratique du Congo (RDC).
Le bilan est lourd. Très lourd. Pourtant, la crise qui touche le pays est placée sous un silence médiatique assourdissant. C’est alors que le 7 février dernier, un message fort a été envoyé pour interpeller une communauté internationale qui ne semble pas s’émouvoir face au massacre en cours. En effet, lors de la demi-finale de la Coupe d’Afrique des Nations, les joueurs de l’équipe de football de la RD Congo, par une main sur la bouche, symbolisant le silence, et deux doigts pointés sur la tempe, mimant un revolver, ont dénoncé les atrocités que vivent les Congolais.es depuis bien trop longtemps.
Un conflit complexe
Si c’est surtout depuis 2021 que la province du Nord-Kivu, à l’est de la RDC, connaît un regain de violence, il faut remonter au génocide rwandais, en 1994, pour comprendre le conflit. Il est également important de prendre en compte le rôle de l’histoire coloniale. Le Rwanda et le Congo sont effectivement deux anciennes colonies belges, et les colons ont considérablement affecté et divisé les différents peuples, notamment en introduisant des stéréotypes ethniques au Congo.
Au lendemain du génocide des Tutsis, lorsque le Front patriotique rwandais, un parti politique tutsi, dirigé par l’actuel président rwandais Paul Kagame, arrive à reprendre le contrôle de la capitale Kigali, près d’un million de Hutus, dont des auteur.rices du génocide, fuient vers le Zaïre, actuelle République du Congo. Iels prirent rapidement le contrôle des camps de réfugié.es, notamment de la ville de Goma, d’où iels espéraient reprendre le contrôle du Rwanda. Afin de pallier cette menace potentielle, les présidents rwandais et ougandais vont mener une rapide intervention militaire en décembre 1996. Toutefois, face au succès de l’intervention, les troupes demeurent, avec un nouvel objectif : défaire le président Mobutu. L’armée du Front patriotique rwandais (FPR) espère ainsi s’assurer du contrôle des ressources stratégiques du Congo. En 1996, éclate alors la première guerre du Congo, jusqu’à la prise de la capitale Kinshasa par Laurent-Désiré Kabila, soutenu par la FPR, qui devient ainsi le nouveau président du pays, rebaptisé République du Congo.
Toutefois, un an plus tard, les militaires rwandais et ougandais qui avaient aidé le nouveau chef de l’État se tournent vers ses opposants. Une lutte pour le pouvoir, mais surtout pour les ressources naturelles s’entame, et la deuxième guerre du Congo (ou ce que certain.es appelle Première guerre continentale africaine) fait rage. Pendant 5 ans, des attaques militaires se succèdent et des milliers de personnes périront dans une extrême violence. Toutefois, si la guerre se termine « officiellement », les tensions et les massacres se poursuivent. Le conflit ne s’est dès lors jamais véritablement arrêté.
Recrudescence de la violence
Depuis 2004, c’est particulièrement dans le nord-est de la RDC, dans la région du Nord-Kivu, que les conflits se succèdent, impliquant une multitude de groupes armés et de milices. Un groupe armé particulièrement impliqué dans cette guerre est le « Mouvement du 23 mars » (M23), fondé en 2012. Le M23, composé essentiellement de Tutsis, est opposé aux forces armées congolaises, sous prétexte de se défendre contre un potentiel génocide que l’État congolais voudrait orchestrer contre elleux. La RDC, mais également les États-Unis, la France, ou même encore les Nations-Unis, accusent le Rwanda et l’Ouganda de soutenir ce groupe, même si ces derniers démentent.
Depuis 2021, un regain de violence s’observe entre les forces gouvernementales et les rebelles du M23. Pour la chercheuse Stephanie Perazzone, cette exacerbation de la violence serait surtout « le symptôme de 30 années de conflit jamais résolu ».
La réélection de Félix Tshisekedi à la tête du pays en décembre 2023 n’a d’ailleurs pas arrangé la situation, dans la mesure où celui-ci refuse de participer à de quelconques négociations tant que les soldats rwandais n’auront pas quitté le territoire. Une fois encore, Paul Kagame dément les accusations d’ingérence à son encontre. Une paix durable ne pourra toutefois pas se mettre en place sans la coopération de tous les acteurs engagés dans le conflit.
Plus récemment, les rebelles se sont emparés de plusieurs zones du territoire au nord de Goma, la capitale provinciale du Nord-Kivu, ce qui a provoqué d’importants déplacements de population. Aussi, les combats se concentrent autour de Saké, une ville d’environ 800 000 habitants, qui était jusqu’ici sous l’autorité du gouvernement, et donc considéré comme un lieu sûr.
Alors que la RDC s’enfonce de jour en jour dans une crise humanitaire extrêmement alarmante, que la violence et les combats font rage, l’incapacité de l’ONU et de sa Monusco, soit la mission de l’ONU en RDC, apparaît frappante à la demande des autorités congolaises du retrait des forces onusiennes. En effet, le 28 février dernier, la Monusco amorçait son retrait du pays, prévu complètement d’ici fin 2024.
Une indifférence générale qui s’explique par le facteur économique
Le conflit en cours ne s’explique pas seulement par des facteurs géopolitiques. En effet, s’ajoute une dimension économique considérable, entretenue notamment par l’opacité du système capitaliste et sa soif d’une croissance à n’en plus finir.
La RDC concentre entre 60 et 80 % des réserves mondiales de coltan, soit un minerai utilisé pour la production de batterie électrique. Les sols de la RDC regorgent effectivement de ressources stratégiques : or, étain, cobalt, coltan, cuivre, diamant. Et une grande partie des mines se trouve là où le conflit fait rage, c’est-à-dire à l’est du pays. L’exploitation des gisements est donc artisanale. Les populations locales se retrouvent ainsi au cœur d’une lutte pour des ressources, dont elleux ne profitent même pas : plus de deux tiers vivent avec moins de deux dollars par jour. De plus, il y a dans cette lutte un certain cycle vicieux dans la mesure où si les mines permettent aux groupes armés de se financer, les combats entre les groupes armés font rage notamment pour le contrôle de ces mines artisanales.
Aussi, de nombreuses entreprises étrangères sont présentes dans cette région du monde pour y exploiter ces ressources. Les enjeux économiques sont énormes, notamment pour les entreprises de smartphones et autres appareils électroniques. Cette instabilité constante du pays leur permet ainsi d’exploiter illégalement les mines artisanales, mais aussi les travailleurs et travailleuses, soumis à des conditions de travail déplorables et dangereuses, dans un environnement extrêmement pollué.
Désastre humanitaire sans précédent
Depuis 30 ans, le quotidien des Congolais.es rime avec guerre, meurtre, viols et enlèvements. Selon l’ONU, la RDC compte plus de 7 millions de déplacé.es, principalement dans l’est du pays. Aussi, selon Médecin sans frontières, une recrudescence d’épidémies de rougeole et de choléra font rage, cela en même temps qu’une malnutrition aigüe modérée à sévère qui s’aggrave de jour en jour. Plus d’un quart des Congolais.es ne parviendrait effectivement plus à manger à leur faim, soit 26,4 millions d’habitants.
Aussi, le viol est désormais normalisé comme arme de guerre : les femmes et les enfants sont considérablement exposé.es aux violences sexuelles. Entre janvier et octobre 2023, les équipes de Médecins sans frontières ont pris en charge 18 000 cas de violences sexuelles dans la province du Nord-Kivu, dont 13 000 dans les seuls camps de déplacé.es dans le périphérique de Goma.
Le pays doit également accueillir plus de 520 000 réfugié.es en provenance de Centrafrique, du Soudan du Sud ou d’Ouganda, eux aussi sujet à des crises humanitaires et sécuritaires importantes.
6 millions. C’est le nombre de morts en République Démocratique du Congo. Pourtant, aucune couverture médiatique ni indignation populaire. 100 millions. C’est le nombre d’iPhone 12 qui a été vendu dans le monde en seulement sept mois. La guerre du Nord-Kivu et le massacre des millions de civils ne se déroulent donc pas seulement sur un autre continent, loin de nous, mais se retrouvent aussi au cœur de nos téléphones.
Crédit photo : AFP/FRANCK FIFE
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