Les voix d’un mouvement - une interview de Naada et Christopher Fares.
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Par Zoé Decros
« Desmond Tutu : Si tu es neutre en situation d’injustice alors tu as choisi le côté de l’oppresseur » - confie Christopher Fares.
Depuis le 7 octobre, la résilience des mouvements palestiniens, montréalais est sans précédent. Militant-e-s se rassemblent dans les rues, dans leurs universités pour exprimer leur colère et l’urgence de la situation à Gaza. Parfois peu accompagnés, parfois appuyés, dans leurs actions et dans leur militantisme, iels avancent dans un flou institutionnel et une absence de soutien physique et psychologique. Dans cette interview Naada et Christopher, tous-tes deux étudiants-es à l’université de Montréal, nous présente le Mouvement Palestinien des étudiants-es de l’Université de Montréal, plus connu sous le nom « SHPP ». Cette équipe, composée d’une quinzaine de bénévoles et de 5 membres exécutifs, fait preuve d'une force d’action et d’une résilience sans limites. Malgré cette force d’action et leur engagement, la communauté étudiante et l'Université semblent faire de l’ombre à un mouvement qui ne demande que de briller. Aujourd’hui, j’ai voulu leur donner une voix, une image, mettre des visages sur des mots et sur un combat. Des jeunes qui avancent et qui résistent à cette force invisible qu’est l’ignorance ou le désengagement universitaire.
LE SDHPP : LA DÉMYSTIFICATION D’UNE LUTTE
Depuis quand existe-t-il ?
« Le mouvement est né en 2015, après la guerre de 2014. Il a été inactif jusqu’en 2016, puis c’est en 2021 que le mouvement à repris après ce qu’il s’est passé à Cheikh Jarrah le 13 mai. Et c’est en septembre 2023, que deux membres ont fait des démarches pour être reconnu auprès de l’Université et ont relancé la machine. » nous confie Christopher.
Combien êtes-vous au sein de l’association ?
« Nous sommes 8 membres au sein du comité exécutif et une quinzaine de bénévoles étudiants-es. C’est vrai que pas mal d’entre eux sont en science politique, mais le comité regroupe des gens de tous les départements et de tout horizon » affirme Christopher. « Cependant, c’est vrai que beaucoup des gens sont en sciences po. » rajoute Naada.
Quel est son rôle ?
« Son rôle principal est de donner de la visibilité à la cause palestinienne, d’éduquer les étudiants-es dans une sphère universitaire » confie Christopher.
Peut-on en faire partie même si on est extérieur à la cause ?
« Absolument, certains-es membres sont arabes et musulmans-nes et d’autres ne le sont pas. Ce n’est pas une question d’origine ou de religion. Cela concerne avant tout la défense des droits humains, il n’y a pas besoin d’être arabe pour être contre le nettoyage ethnique » affirme Christopher. « Personne n’est libre tant que la Palestine ne l’est pas, il ne faut pas juste être pro palestinien et être attaché à la cause nécessairement, ou avoir un quelconque lien culturel. (…) C’est une question d'humanité, pas de culture, ni d’origine. (…) Notre but étant de dénoncer les crimes de l’ordre sioniste, alors en tant qu’etudiant-e-s peu importe nos origines. » réplique Naada.
Quels sont vos moyens de financement ? : autofinancement ? .. etc
« On a commencé avec un don de 200 $ de l'Écothèque, par la suite, on a organisé des ventes de keffieh, et on accepte aussi les donations. Les profits sont divisés en deux. La première partie part pour soutenir des ONG directement en Palestine, et le reste nous sert pour organiser nos actions, nos événements. « On ne reçoit pas de fonds de l’Université, ils semblent insensibles à notre cause » affirme Naada.
Recevez-vous de l’aide de l’université dans ce genre de moment : que ce soit psychologique, humain ou matériel
« Pas du tout, nous ne recevons aucun soutien de la part université, même si elle ne nous freine pas dans nos actions et dans notre combat. Le seul problème que nous avons eu, fut la réservation d’une salle pour organiser le film « Born in Gaza ». L’UdeM, nous a demandé les droits de films, alors que cela ne fait pas partie de la procédure habituelle. Finalement, nous l’avions, donc tout s’est bien passé. » nous confie Christopher. « Encore une fois, cela montre à quel point, l’université est insensible à notre cause et à quel point une barrière existe avec les profs. Un silence qui montre une opposition. Ce que nous trouvons dommage, surtout en science po, c'est qu'aucun prof n’ose aborder le sujet. Les professeurs parlent de décolonisation, mais n’abordent en aucun cas le sujet de la Palestine. (…) Pour nous, ce silence, semble venir des répercussions sur ce qu’ils peuvent dire ou non mais également une volonté personnelle à ne pas en parler. » conclut Naada.
L’AGENTIVITÉ D’UNE LUTTE
Pourriez-vous nous décrire un peu les moyens d’actions que vous menez à l’université ? « Nous organisons des projections, nous sommes surtout axés sur la sensibilisation via l’organisation de conférences, de séances éducatives ( teach in), de walk out, de manifestations sur et en dehors du campus, ainsi que des veilles pour les victimes palestiniennes et libanaises. Nous collaborons aussi avec d’autres organisations palestiniennes pour organiser des manifestations, telles que le Montreal Youth Movment, etc.»
Trouvez-vous que la communauté étudiante est réceptive ? Si non, pourquoi ?
« Non, vraiment pas. Au début, après le 7 octobre, le choc semblait être partagé par tout le monde, mais on a l’impression que les gens se sont habitué-e-s à la situation. L’énergie du début n’est pas restée en elleux, pourtant la situation s’est détériorée. Mais le problème avec la sphère étudiante, c’est que si cela n’affecte pas leurs vies directement, iels ne vont pas s’impliquer, iels ont d’autres priorités. »
« Il y a tout simplement un manque de volonté de s’impliquer » - affirme Naada.« En ce moment avec le ramadan, les gens préfèrent rentrer chez eux pour manger plutôt que de venir aux événements par exemple. » rajoute Christopher.
« Sur le campus de l’UdeM, on entend souvent "moi, je suis neutre, je suis pour la paix, ou je ne suis pas assez renseigner", pourtant, nous sommes au sein d’une institution universitaire qui met tout à notre disposition pour nous informer, nous éduquer. Même par les réseaux sociaux, nous n’avons plus d’excuses pour ne pas savoir ».
Avez-vous eu des pressions qu’elles soient de la part de l’université pour stopper vos actions ou des profs ?
« Non, on n’a jamais eu de pression et on n'a jamais été censuré. Par contre, lorsqu’un de nos membres a été menacé de mort sur le campus, il y a eu un très grand problème de gestion de la situation de la part de l’université. On n'a reçu aucune empathie face à notre cause et face à ce que ce membre a subi. »
UNE FORCE DE LA JEUNESSE
Que représente pour toi ce mouvement de la jeunesse pour le peuple palestinien ?
« Ce mouvement, représente pour moi la résilience et l’espoir pour un avenir meilleur. En tant que jeunes, nous avons cette responsabilité d’être en action, d’être en solidarité avec la jeunesse palestinienne, nous sommes le relais, c’est à nous de faire propager ce mouvement. Il ne faut pas oublier que derrière les crimes de l’état sioniste, il y a des jeunes, l’age médium de la population palestinienne est de 21 ans. Ce sont des jeunes comme nous, mais qui n’ont pas les mêmes privilèges que nous ».
Comment pouvons-nous agir concrètement à notre échelle ? Que signifie le mouvement BDP ?
« Ce que nous expliquons souvent dans nos teach-in, c'est que le mouvement et le mode d’action BDP, a été créé au sein du mouvement pour lutter contre l’apartheid en Afrique du Sud, et on a vu que cela a marché » nous explique Christopher.« Le premier "B" c’est Boycott, chaque sou que l’on dépense nous rend ou non complice du génocide. Nous avons un devoir d’encourager des cafés locaux, il existe plains de cafés pro-palestinien, arabes à Montréal. Nous ne devons pas payer le génocide en consommant dans de grosses firmes pro-israéliennes, tel Starbucks, etc. (…) Le "D", c’est le désinvestissement, c’est-à-dire boycotter les compagnies israéliennes, qui sont connues pour prendre et voler des terres palestiniennes en Cisjordanie. Et finalement le "S", c'est celui de sanction. » affirme Naada.« Ce mouvement fonctionne, c’est une aliénation internationale qui à permis de détruire l’apartheid. » - conclut Christopher.
Pourrais-tu aussi nous expliquer pourquoi les manifestations sont importantes ?
« Les manifestations sont un moyen de pression contre le gouvernement, cela lui coûte de l’argent, surtout que nos manifestations rassemblent plus de police que d’habitude. Rien qu’au niveau de Trudeau, on a vu que la pression a fonctionné puisqu'au début, Justin Trudeau refusait de parler de cessez le feu, mais petit à petit il en est venu à le dire. Ces actions, ce sont les conséquences de nos manifestations, de notre pression sociale, et de notre pression économique, qui bloquent le flux de capital, qui bloquent les rails. A l’échelle de Montréal, le "Palestinien youht movement" est la plus grosse associations qui a organisé des manifestations d’une telle ampleur, et de manière constante ».
LE REVERS DU MILITANTISME : LES ÉMOTIONS D’UNE LUTTE
Quelle émotion ressentez-vous depuis le 7 octobre ?
« En vue de la nature du régime israélien avant le 7 octobre, ce qui se passe n’est pas surprenant, pourtant ce qui arrive aujourd’hui ce n’est jamais arrivé auparavant. » (…) En ce qui me concerne, j’ai de la famille au sud du Liban à 20 km de la frontière, donc c'est difficile de ne pas s’inquiéter de l’instabilité du régime israélien. »
« La lutte palestinienne est ancrée en moi depuis le plus jeune âge, j’allais souvent aux manifestations, etc. Mais depuis le 7 octobre j’ai ressentie beaucoup de colère, je me suis demandée comment le monde et le gouvernement pouvaient laisser passer ça, et ça m’a ouvert les yeux, sur les célébrités, les personnes connues, celles qui pourraient utiliser leurs voix pour dénoncer les crimes, mais qui ne l’ont pas fait, cela m’a dégoutée » déclare Naada. « Mais je pense que c’est une bonne colère, c’est celle qui m’a permis de renforcer mon militantisme. » « J’ai ressenti aussi beaucoup de tristesse et de peine, avec ces morts et ces personnes tuées tous les jours, nous sommes maintenant proche des 50 000 morts en comptant les personnes tuées disparues. »
« Nous nous sentons impuissant-e-s mais pas désespéré-e-s » « Je me suis senti aussi en colère contre l’université, qui à des partenariats en Israël, mais surtout avec des universités situées dans la colonie Ariel en Cisjordanie, ce qui est illégal vis-à-vis du droit international. De plus, la position de l’UdeM floue, vague, qui ne veut pas prendre parti nous a touchés. En 2022, quand à commencer la guerre en Ukraine, le drapeau avait été projeté sur la tour de Roger Gaudry, mais ça n'a pas été le cas avec le conflit actuel.
« Cependant, nous gardons espoir et nous savons que les autres apartheids, et la colonisation ne seront pas défaits en 6 mois. Mais pour finir, ce silence universitaire est et a été douloureux. »
Quelles sont les conséquences du militantisme sur ta santé mentale ? Te sens-tu entouré ?
« Au début, on s’est senti-e-s seul-e-s. J'avais un groupe d'amis, qui n’était pas impliqué dans le mouvement (...) mais avec ce mouvement hebdomadaire, un réseau et des liens se sont créés. Une sorte de grande famille, où je ressens cette communauté dans laquelle je peux échanger mes sentiments sur la situation, et je suis tout à fait à l’aise, et en particulier les jeunes. » - exprime Naada.« C’est pareil, je trouve une solidarité qui nous pousse à continuer, notamment lors des manifestations urgences » - confie Christopher.
Quel a été le poids des réseaux sociaux ?
« Selon moi, les médias sont une arme à double tranchant. Ils nous permettent de nous informer, d'éduquer, de sensibiliser. Mes connaissances politiques, je les ai apprises surtout grâce aux réseaux sociaux. Aujourd’hui, les journalistes à Gaza passent par les réseaux sociaux pour nous présenter ce qui se passent réellement. Ce que ne présentent pas les médias officiels. Cependant, c’est vrai que tous les jours voir des images choquantes est difficile. » « C’est un des premiers génocides transmis en direct par les réseaux sociaux. »
Qu’aurais-tu aimé que l’université mette en place ou bien les associations étudiantes dans ce mouvement ?
« Moi, j’aurais aimé plus de sensibilisation, j’aurais aimé que l’on applique que ce que l’on nous en apprend en théories. J’aurais aimé que l’Université dénonce les crimes sionistes, qui vont à l’encontre du droit international, et qu’elle retire ses partenariats avec les universités israéliennes et notamment celles situées en Cisjordanie. »« La déclaration que nous avons reçue n’était pas courageuse, pas claire. C'est une position qui n'est pas très franche et qui ne voulait pas prendre partie ». conclut Naada.
Finalement qu’aimerais-tu dire aux gens qui ne veulent pas écouter et qui ne se sentent pas concernés (au vue de leurs privilèges ) ? « C’est mouvement collectif, ou nous sommes tous-tes concerné-e-s, car nous payons tous-tes nos impôts à un gouvernement qui contribue à ce génocide. Nous devrions tous-tes faire preuve d’une implication minimum. »« Je pense qu’après 6 mois de génocide, celui-celle qui ne se sent pas concerné-e, devrais faire un travail de remise en question. Il n’est jamais trop tard pour s’impliquer. »
« On est en train d’assister à un génocide où près de 50 000 innocents ont été tué de toutes les manières possibles dont plus de 15 000 sont des enfants. Ce n'est pas une question de culture, de pays ou de religion, mais c’est une question d’humanité et de principe. En tant qu’humain cette situation nous concerne TOUS et on a tous une voix à utiliser et un rôle à jouer. C’est maintenant qu’il faut choisir d’être sur le bon côté de l’histoire et pas dans 60 ans ».
« Contre chaque guerre, contre chaque mouvement pour des droits égaux, chaque voix compte, chaque choix compte et ne pas vouloir s’impliquer les rend complices comme notre gouvernement. »
« Il faut arrêter les excuses, ceux-celles qui veulent la paix, sans défendre ce besoin de justice, de décolonisation, alors iels ne veulent pas vraiment la paix »