Par Lino JUHEL.
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Crédit Dessin : Liliane BISSON.
Ébauche des résultats.
Tandis que l’Europe connaît des temps troublés sur le plan électoral, le Royaume Uni met fin à quatorze ans de dominations des Conservateurs « Tories » au 10 Downing Street. En e et, c’est le parti Travailliste « Labour » qui a obtenu une majorité écrasante, dans un système distordu comme au Canada (système uninominal à un tour) ; avec 412 sièges sur 650 (cumulant 9,6 millions de bulletins). Les Tories, loin derrière, sont la première force d’opposition avec seulement 121 sièges (cumulant 6,8 millions de bulletins), et essuient leur plus lourde défaite depuis deux siècles. C’est ainsi que ce 5 juillet 2024, le Roi Charles III a convoqué le chef du parti Travailliste, Keir Starmer, pour le sommer de former un nouveau gouvernement.
Quant aux tiers partis, le parti indépendantiste écossais (Scottish National Party) perd gros depuis la démission de leur leader de toujours, Nicola Sturgeon, et perdent 38 sièges comparé aux élections de 2019. On observe alors que les Écossais n’ont pas confirmé la puissance du mouvement indépendantiste sur leurs terres, annihilant le travail e ectué par Sturgeon et sa contestation de la place de l’Écosse au sein même du Royaume-Uni.
Cependant, l’indépendance change de camp et vient se loger dans les esprits d’Irlande du Nord, avec le Sinn Fein, nouvellement reconnue comme première force politique de la région, qui obtient 7 sièges au Parlement de Westminster. Cependant, cette formation ayant pour but premier d’être une force contestataire de la Couronne d’Angleterre, ces sièges resteront vides et les députés ne siègeront pas lors des séances de cette nouvelle législature pour confirmer leur refus de se soumettre au processus politique britannique. Qui blâmer en premier lieu ? Le Belfast News Letter pointe le Brexit, qui a eu des conséquences « désastreuses » sur l’Irlande du Nord.
L’analyse.
Alors, qu’est-ce que ce résultat soulève comme réflexions sur le retour des Travaillistes et sur la descente aux enfers des Conservateurs ?
Globalement, un ras-le-bol général des Britanniques face aux Tories. De fait, pour ces élections, il est ressorti que le critère le plus attirant pour récolter des votes était de ne pas se présenter sous la bannière des Conservateurs. On en viendrait presque à se questionner sur les raisons qui ont convaincues Mr. Sunak de convoquer des élections législatives, tant la popularité des conservateurs touche le fond. Et pour cause, la multiplication des gouvernements instables avec Liz Truss ou encore Rishi Sunak, les divisions internes, les fragmentations autour du Brexit, l’état palliatif du système de santé (National Heath System), la gestion tardive de la COVID-19 et la hausse du coût de la vie ; ont fait se fermer les portes du 10 Downing Street pour quelconque Tory qui aurait osé y prétendre. En témoigne la forteresse rouge qu’est Southport, proche de Liverpool, qui est tombée aux mains des Travaillistes pour la première fois de son histoire. Ainsi, ce qui a déterminé le Royaume-Uni à élire Starmer, c’est sa rigueur. Cet avocat de 61 ans qui a lutté pour les droits humains durant toute sa carrière, a fait passer un message clair : fin de la « politique spectacle », retour de la politique comme service au public. Il est vrai que dans ce système monarchique, il est facile de se sentir éloigné de la scène politique lorsque nous sommes un citoyen britannique, en particulier lorsque le Premier Ministre est plus riche que le Roi… Keir Starmer, qui a glané ses origines populaires, s’est alors servi d’une formulation populiste ponctuelle pour se « rapprocher » du « citoyen ordinaire », bien qu’il marque dans sa famille une conjoncture structurelle en étant le premier à entrer à l’université ; et pas des moindres, le collège d’Oxford, St Edmund Hall.
Cependant, ce dernier ayant pris les rênes du parti Travailliste il y a seulement quatre ans, le redressant en créant une rigueur économique et en appliquant une politique interne extrêmement sérieuse concernant les allégations d’antisémitisme qui furent soulevés dans le passé, eu à cœur d’éviter d’aborder la question du Brexit durant sa campagne, sujet de divisions dans les pubs de Londres autant qu’au Parlement. Cela questionne alors la trajectoire qui sera prise dans les mois, voir dans les années à venir, concernant l’Union Européenne, mais plus globalement les renouvellements, ou non, des liens diplomatiques avec les autres puissances étrangères.
La question de la politique britannique vis-à-vis de Gaza est notamment pointilleuse, surtout lorsque l’on sait que ce fut la plateforme phare des députés sans étiquettes qui accusaient le parti de Starmer d’être bien trop faible sur ses prises de positions. Un certain nombre de députés pro-Gaza furent donc élu en devançant des députés Travaillistes et/ou Conservateurs.
Nous serons probablement mieux avisés de la politique étrangère du nouveau gouvernement à partir de la semaine prochaine, lors du sommet des 75 ans de l’OTAN à Washington.
De son côté, Rishi Sunak a annoncé sa démission du poste de Premier Ministre après les résultats mais également du poste de chef du parti Conservateur. Cette dernière démission sera e ective, selon lui, lorsque les arrangements nécessaires seront pris pour trouver son successeur. Malgré tout, il a réussi a conservé son siège de député dans le comté du Yorkshire du Nord.
Le point noir de cette élection a un nom : Nigel Farage. En e et, cette figure du Brexit a, après sept candidatures infructueuses, été élue à la Chambre des Communes, en tant que député sous l’égide de son propre parti : Reform UK. Ce parti, positionné à l’extrême-droite de l’échiquier politique a obtenu 5 sièges lors de ces élections. Une broutille, me direz-vous. Le fait est que ces 5 sièges traduisent en réalité plus de 4 millions de votes. Cette distorsion est due au dysfonctionnement de la représentativité populaire que nous aborderons plus bas.
Ce qu’il faut retenir de l’apparition pour la première fois de ce parti au Parlement, c’est un rejet des clivages traditionnels Tories/Labour et une montée, bien que réalisée à l’ombre des Travaillistes, de l’extrême-droite, une fois encore en Europe. Ce parti anti immigration, témoigne par ailleurs du déplacement de la politique sur les réseaux sociaux qui leur a permis d’atteindre 16% des su rages chez les 18-24 ans, avec notamment une popularité montante sur le média TikTok avec deux fois plus d’abonnés que les Conservateurs.
Farage parle d’un mouvement « qui va tous vous étonner », il a pour ambition d’être la première force d’opposition aux prochaines élections britanniques en 2029 ; même si dans certains comtés, nous n’avons pas eu besoin d’attendre 2029 pour voir des candidats Reform UK en deuxième position avec une percée en comparaison aux élections de 2019.
La distorsion des votes.
Pour comprendre les résultats de ces élections, une piqure de rappel est nécessaire concernant le mode de scrutin en place au Royaume-Uni, qui crée une forte distorsion des votes.
De fait, pour obtenir un siège en Chambre, ce n’est pas le nombre de votes cumulés par le parti qui importe, mais bien le nombre de circonscriptions remportées. Ainsi, l’exemple parfait ici est le parti Reform UK, qui n’a été premier que dans 5 circonscriptions et qui obtient alors 5 sièges ; mais qui a obtenu 4.1 millions de votes, dispersés à travers tout le pays mais qui n’ont pas été assez concentrés pour placer le parti en tête. C’est donc de la même manière, mais avec le processus inverse, que le parti Liberal Democrat a obtenu 71 sièges avec seulement 3.5 millions de votes.
Autre contraste choquant ayant pour origine cette distorsion : le parti Green, qui n’obtient que 4 sièges (même si cela représente un gain de 3 sièges face à 2019) avec 1.9 millions de votes, mais qui se classe derrière le Democratic Unionist Party en termes de sièges, ce dernier en obtenant 5 avec seulement 172 058 votes.
En conclusion, de nombreux questionnements se posent comme la succession à la tête du parti Conservateur, ce dernier demandant une forte introspection après cette débâcle électorale ; mais également la collaboration d’un Premier Ministre Britannique Travailliste avec un Premier Ministre Français qui sera probablement issu du Nouveau Front Populaire, même si inconnu à l’heure où cet article est rédigé. Enfin, last but not least, l’avenir qu’aura le parti Reform UK, qui est vu comme un parti de contestation populaire face aux institutions et aux partis traditionnels, à l’image du Rassemblement National en France ou de l’AfD en Allemagne.
Sources :
https://www.courrierinternational.com/article/elections-victoire-ecrasante-des travaillistes-aux-legislatives britanniques?at_campaign=partage_article_app&at_medium=ios
https://www.courrierinternational.com/article/decryptage-raz-de-maree travailliste-humiliation-des-torys-le-bilan-des-legislatives britanniques?at_campaign=partage_article_app&at_medium=ios
https://www.courrierinternational.com/article/politique-nigel-farage-l-autre grand-gagnant-des-elections-au-royaume uni?at_campaign=partage_article_app&at_medium=ios
https://www.lemonde.fr/international/article/2024/07/04/legislatives-au royaume-uni-les-travaillistes-largement-vainqueurs-mettent-fin-a-quatorze-ans de-pouvoir-conservateur_6246949_3210.html
https://www.nytimes.com/2024/07/05/world/europe/jewish-voters-labour uk.html • https://www.bbc.com/news/articles/c0veg88g7jyo