Par Lino JUHEL.
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Crédit Dessin : Liliane BISSON.
« Les élections européennes les plus importantes de l’Histoire » ont été marquées par un coup de massue de l’extrême-droite dans la majorité des pays de l’UE (Union Européenne) autant que par un record de participation, réaffirmant d’autant plus la montée nationale et internationale de ces partis.
En effet, globalement, alors que le groupe « S&D » (Group of the Progressive Alliance of Socialists and Democrats in the European Parliament – gauche et centre gauche) au Parlement Européen stagne au niveau des sièges ; la nouvelle législature des députés européens verra une forte croissance des membres au sein des groupes « ID » (Identity and Democracy Group – extrême-droite) et « ECR » (European Conservatives and Reformists Group – droite). Ce chiffre peut paraître moindre vis-à-vis de l’émoi dont témoigne la communauté internationale après ces élections, mais il traduit d’une dynamique plus profonde et plus ancrée dans les mœurs actuelles : la banalisation des partis de l’extrême-droite.
En effet, en Allemagne, le parti d’extrême-droite Alternative für Deutschland (AfD) se positionne comme le deuxième parti avec le plus de scrutins, devant le parti du Chancelier, et n’est dépassé que par le parti de droite « Union chrétienne-démocrate d'Allemagne ». En France, le parti porté par Jordan Bardella se place à la première tête du pays et pour cause, il cumul le double des scrutins de la liste de la majorité présidentielle, qui avait été secourue par le Premier Ministre et le Président du fait d’une campagne en dilettante causée par l’impopularité de la candidate Hayer, qui finira elle-même avec le même nombre de sièges que la coalition socialiste. En Italie, les résultats tardifs ont vu une majorité du parti de la Première Ministre « Fratelli d’Italia », parti cherchant à rendre acceptable l’extrême-droite et qui remplit son rôle pour l’instant au sein de la Botte. Avec une idéologie vaguement similaire, le parti de Matteo Salvini récupère 8 sièges. Il en va de même en Autriche où le FPÖ culmine également avec 27% des scrutins, en Belgique avec le Vlaams Belang qui arrive deuxième et aux Pays-Bas où le parti d’extrême-droite dirigé par Geert Wilders est également arrivé à la deuxième place.
Ainsi, avec un taux de participation de 51,4%, les européen·ne·s ont tourné la page de l’extrême-droite qui se cache et ont tapé du poing sur la table pour défier les dirigeants actuels, favorables à l’Europe ou à l’écologie. Des dirigeants, à l’image d’Ursula Von der Leyen (présidente de la Commission Européenne), qui s’affaireront sous cette nouvelle donne pour garder une Europe solidaire extra-frontières, verte et ouverte. Cette dernière aura désormais plus de fil à retordre que ce qu’elle avait prévu, étant donné qu’elle commence dès ce 10 juin sa campagne pour un deuxième mandat à la tête de la Commission, chose qui ne s’annonce aisée en vue de la majorité de 361 voix sur 720 qu’elle devra atteindre. De fait, Von der Leyen se positionne au centre de l’échiquier depuis plusieurs années et la majorité de droite qui va s’installer au Parlement aura à cœur de nommer une personnalité plus proche d’idéaux anti-immigration et anti écologiste. Ainsi, Beniamo Morante nous explique que le vote qui était censé se dérouler en septembre est sujet à certaines pressions pour prendre place en juillet, libre ensuite d’imaginer si c’est une tentative pour empêcher l’organisation des groupes de droite autour d’un candidat commun qui battrai l’ancienne Ministre fédérale allemande de la Défense d’Angela Merkel.
Mais alors quelles conclusions tirer de cette poussée pas vraiment surprenante de l’extrême-droite ? Ce qui nous frappe alors, c’est l’intensité du cynisme ambiant face à une classe politique qui ne sait plus comment s’attirer les faveurs populaires.
L’Allemagne, comme souvent, représente alors assez bien la situation en Europe : les parti Social-Démocrate de Scholz obtient 14%, les Verts 12% et les Libéraux 5%, tous dépassé par l’AfD qui cumule 16%, avec un programme anti-immigration, eurosceptique, climato-sceptique et par-dessus tout traduisant l’essor actuel du nationalisme. Une des hypothèses les plus étudiées est alors celle de la sanction du gouvernement en place, notamment vis-à-vis des enjeux qui seront discutés au Parlement Européen comme l’aide apportée à l’Ukraine ou le conflit israélo-palestinien, mais également la question de l’immigration climatique ou l’immigration des pays en guerre, le libre-échange européen, ou encore les accords avec les puissances non-européennes qui devraient, ou non, inclure des clauses miroirs.
Ces derniers enjeux sont alors remis en question, la position de l’UE face à la Russie également et le détachement graduel de l’OTAN est alors en suspens. Sommes-nous en train de créer un nouveau débat sur la quintessence même de l’UE alors même que nous étions en passe de l’ajourner face aux défis qui sont ceux de notre contemporalité ? Les citoyens de l’Europe sont de plus en plus inquiets et ont de moins en moins confiance.
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Cette baisse de confiance ne peut être abordée sans mentionnée le cas de la France qui, pour la sixième fois depuis le début de la Cinquième République, a dissout son Assemblée Nationale. Un geste vu par certain comme une tape dans le dos au Rassemblement National (RN), mais avant tout une prise de risque faisant office de test pour la légitimité d’un Président, d’un Premier Ministre et d’un Gouvernement. Cela ne serait pas de l’empathie que de dire qu’Emmanuel Macron a vu le temps de l’action et l’a saisi, testant les valeurs des Français et leur désir de placer leur confiance dans la démocratie, et ceci en mettant sur la table la légitimité de son Premier Ministre, de sa majorité, et des trois ans restants de son quinquennat. Il lui est reproché de favoriser l’extrême-droite, mais ne lui aurait-il pas été reproché de ne rien faire ? En attendant, il est vrai aussi que le RN aura probablement une croissance de sièges mais les Français seront mis à l’épreuve et plusieurs options s’offrent à eux ; réaliser le fiasco de la cohabitation à nouveau et créer une nouvelle période de blocage avec un Premier Ministre d’opposition en constant désaccord avec le parti présidentiel grâce à sa majorité à l’Assemblée, ou un regain de confiance en leurs institutions comme aux présidentielles de 2002 face à Jean-Marie Le Pen qui avait été emmené au second tour puis battu par Jacques Chirac avec un score stalinien. La troisième est une coalition qui porterait le nom de Nouveau Front Populaire, qui rattrouperait la gauche française dispersée sous une seule bannière, qui permettrait à la gauche de faire presque jeu égal avec l’extrême-droite qui ne sera probablement pas soutenue par la droite (n’en déplaise à Éric Ciotti) ni le centre droit ; cependant, la majorité relative présidentielle compte sûrement sur le manque de temps et d’organisation pour la gauche face à ces législatives (30 juin puis 7 juillet), même si la récente conclusion d’alliance des partis de gauche assure un score inédit pour cette dernière, et imagine, comme en 2022, récupérer les votes des électeurs de gauche. Seulement aujourd’hui, la gauche s’est réaffirmée même si elle s’est esseulée, et l’extrême-droite ressort grandie des européennes, alors soyons optimistes face à un président confiant dans sa majorité et dans sa légitimité, croyons en la prise de recul des Français face à leur démocratie qui est en jeu, mais méfions-nous des stratégies de la droite radicale qui affiche un visage d’ange salvateur sur les réseaux sociaux face au terme devenu incongrument péjoratif de « macronie ». C’est un message, c’est un test, ces élections législatives de juin 2024 marqueront probablement l’orientation politique de la France tout autant que de l’Europe.
Sources :
“En Direct, Résultats Européennes 2024 : Emmanuel Macron ...” Le Monde, June 9, 2024. https://www.lemonde.fr/politique/live/2024/06/09/en-direct-resultats-europeennes-2024-emmanuel-macron-annonce-la-dissolution-de-l-assemblee-a-la-suite-du-score-historique-du-rn_6238193_823448.html.
“Emmanuel Macron Annonce La Dissolution de l’Assemblée Nationale, La Presse Internationale Sous Le Choc.” Courrier international, June 9, 2024. https://www.courrierinternational.com/article/france-emmanuel-macron-annonce-la-dissolution-de-l-assemblee-nationale.
Daoudal, Marie. “Européennes. ‘Vote Anti-Gouvernement’ : En Allemagne, La Droite et l’extrême Droite Vainqueures Des Élections.” Courrier international, June 9, 2024. https://www.courrierinternational.com/article/europeennes-vote-anti-gouvernement-en-allemagne-la-droite-et-l-extreme-droite-vainqueures-des-elections.
Ruffin, François. “Front Populaire.” X (formerly Twitter), June 9, 2024. https://x.com/Francois_Ruffin/status/1799897033261957186.
Jacob, Antoine. “Émotion Au Danemark Après l’agression de La Première Ministre En Pleine Rue.” Courrier international, June 8, 2024. https://www.courrierinternational.com/article/politique-emotion-au-danemark-apres-l-agression-de-la-premiere-ministre-en-pleine-rue.
“European Union: European Parliament.” 2024 European election results. Accessed June 10, 2024. https://results.elections.europa.eu/.
Le Dauphiné Libéré. “Politique. Dissolution de l’assemblée : 1962, 1968, 1981, 1988, 1997 et... 2024.” Politique. Dissolution de l’Assemblée : 1962, 1968, 1981, 1988, 1997 et... 2024, June 9, 2024. https://www.ledauphine.com/politique/2024/06/09/dissolution-de-l-assemblee-1962-1968-1981-1988-1997-et-2024.
“Élection Présidentielle Française de 2002.” Wikipedia, April 27, 2024. https://fr.wikipedia.org/wiki/%C3%89lection_pr%C3%A9sidentielle_fran%C3%A7aise_de_2002.