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Décès de Navalny en Russie : le portrait de la mort d’un symbole d’opposition démocratique

Dernière mise à jour : 1 nov. 2024

Par Lino JUHEL.






Le matin du 16 février, les autorités pénitentiaires russes ont déclaré le décès en centre de détention — dans lequel il avait été placé pour extrémisme après son procès, l’ayant condamné à 19 ans d’emprisonnement — de l’opposant politique de toujours face à Poutine, Alexeï Navalny. Selon Martin Carrier, chargé de cours en science politique au sein de l’Université de Montréal, nous assistons ici à une symbolique très forte représentant la voix de l’opposition, d’abord emprisonnée puis enterrée, renforçant ainsi une structure étatique déjà plus que consolidée et ne tolérant aucune compétition.



Navalny était une figure controversée en Russie, à la fois reconnu pour son engagement contre l’autoritarisme de Vladimir Poutine par la population plus jeune et éduquée des centres urbains, mais aussi dérangeant aux yeux de la population tombée dans le piège des promesses de stabilité économique et sécuritaire promises par le « néo-tsar ». Il s’exprimait alors tout en étant accablé par les médias et les journalistes russes qui, comme nous le réaffirme M. Carrier, sont obligés de s’auto-censurer afin de pouvoir être publiés et garder le minimum de libertés que les Russes possèdent. Le passé politique de Navalny est également paradoxal si l’on prend en compte ses orientations nationalistes, traditionnelles et conservatrices. Cependant, un tournant dans sa campagne anti-Poutine fut la création, il y a 15 ans, de son association de lutte contre la corruption en Russie. Depuis, il a souvent été surnommé comme « ennemi politique numéro 1 » et cela s’est illustré lors de la tentative d’empoisonnement qu’il a subi en 2020 avant d’être transféré en Allemagne pour des soins appropriés. Cependant, la narration de sa carrière de militant politique s’est déroulée dans une lutte constante contre le pouvoir en place, illustrée notamment par ses nombreuses candidatures lors des élections municipales de Moscou ou présidentielles, toutes soldées par des échecs, mais aussi par une vision mondiale et locale grandissante pour celui que l’Occident considérait comme un nouveau Gorbatchev et comme dernière chance pour la démocratie en Russie contemporaine.


Pour sa part, la communauté internationale, plus particulièrement l'Europe occidentale, s’indigne de la mort du militant de 47 ans. Avec Emmanuel Macron faisant référence à « un esprit libre dans un goulag », Zelensky accablant Poutine d’une responsabilité « évidente » dans sa mort et Charles Michel, le président du Conseil de l’UE, exprimant que « l’UE tient le régime russe pour seul responsable », on pourrait s’étonner du silence du Kremlin face à la mort de son principal ennemi. Vladimir Poutine n’a en effet pas encore effectué quelconque commentaire sur cette affaire, laissant ses « sbires » au front avec par exemple le vice-président de la commission des affaires étrangères du Sénat russe expliquant que « la Russie n’a aucune raison de nuire à Navalny […], cette mort est un accident, cela arrive ».


Cependant, le silence de Poutine pourrait aussi s’expliquer par son indifférence totale quant aux positions occidentales. En effet, comme Martin Carrier nous l’explique, les dirigeants sont hermétiques face aux discours occidentaux tant les médias sont contrôlés et les sanctions des institutions internationales à l’égard du gouvernement russe n’ont quasiment pas affecté l’économie russe, réorientée dans des pays « non-occidentaux » tels que l’Inde ou la Chine, à qui ils vendent du pétrole, de la machinerie, de l’énergie, des produits militaires ou encore des produits agricoles, stabilisant leur PNB (produit national brut). Alors, même si la cause réelle de la mort de Navalny n’a pas été révélée et ne le sera probablement jamais, comme avec Evgueni Prigojine, cette énième atteinte aux droits humains, qui sera certainement condamnée et sanctionnée par les institutions internationales telles que la CPI, n’aura que peu de retentissement dans la politique interne de la Russie.


Mais alors, aurions-nous sous-estimé la capacité de contrôle populaire de Poutine et sa capacité à se maintenir au pouvoir face aux voix dissidentes ? Malheureusement, la réponse est probablement oui. Il faut d’abord considérer la résonnance nationaliste grandissante des Russes par le soutien de l’effort de guerre en Ukraine. Aussi, il est nécessaire de jeter le voile du doute sur la façade démocratique que le pouvoir russe tente de se donner, et contre laquelle Navalny luttait pour révéler l’autoritarisme de Poutine. Une dernière illustration serait le rejet de la candidature du libéral Nadejine, que de nombreux analystes voient comme une simple marionnette pour alimenter une fausse image démocratique des futures élections présidentielles de mars 2024.



La Russie serait-elle donc condamnée à vivre dans une autocratie ? À moins que, comme suggéré lors de l’entrevue avec M. Carrier, le décès d’une personnalité avec une telle notoriété que celle de Navalny crée un désir de remédier au manque évident de pratiques démocratiques par la population russe face à son gouvernement, il est très probable que Poutine reste au pouvoir autant de temps qu’il ne le désir et place après lui un successeur savamment choisi et désirant conserver le statu quo. L’Occident a trop idéalisé l’espoir du pouvoir de changements de Gorbatchev à son époque et n’a pas appris de son erreur en surestimant à nouveau Navalny. C’est sûrement là que se tient l’erreur fatale de ce dernier ayant eu malgré lui, en Russie, une image d’élite libérale et occidentale. Cette dernière paraissait impopulaire en Russie, obligeant le seul média en support à Navalny, « Medusa », à s’exiler hors de Russie. Ce dernier a par ailleurs publié un article qui rappellerait le « J’accuse… ! d'Émile Zola, dans lequel Poutine est dénoncé comme le meurtrier de Navalny.


Crédit Photo : Maxime ZMEYEV – AFP.


Sources :


Entrevue du 16 février 2024 avec Martin Carrier et du 20 février 2024.

 

© 2021 Le Polémique

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