Par Lino Juhel.
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Crédit dessin : Liliane Bisson.
Alors que la polarisation et le manque de représentativité dans les scrutins sont des problématiques croissantes, la population américaine perd parfois espoir de voir un candidat oser sortir de la dépendance au sentier et se battre pour une vision nouvelle du pays de l’establishment : les États-Unis. Il est vrai que le bipartisme en place dans ce pays éclipse les outsiders politiques, mais l’histoire peut nous éclairer d’optimisme avec un nom : Bernie Sanders.
Qui est Bernie Sanders et comment se positionne-t-il ?
Fervent combattant à l’université pour les Civil Rights, c’est une personnalité indépendante et socialiste dans un pays où ce qualificatif est une insulte. Inconnu du grand public avant les élections présidentielles de 2016, il se positionne en faveur de la gratuité universitaire, et mène un combat sans faille face à la concentration des richesses et pour l’augmentation du salaire minimal. Sa position se résume grandement à un agenda par et pour la working class, notamment à travers l’augmentation de l’impôt sur le revenu des entreprises et des plus aisés. Il a toujours été contre l’invasion des États-Unis en Irak et s’est positionné en faveur d’une prise de responsabilité régionale de pays comme l’Arabie Saoudite pour lutter contre l’État Islamique sans que les États-Unis ne s’y impliquent directement. Par ailleurs, il a endossé les sanctions d’Obama sur la Russie vis-à-vis de l’Ukraine. Contrairement à d’autres politiciens américains, même contemporains, il affirme que le changement climatique est d’origine humaine et considère des solutions telles que la lutte contre les gaz à effets de serre, notamment par un renouveau de l’industrie automobile. Enfin, il est favorable au mariage homosexuel et l’a démontré en votant contre le projet de loi polémique « Defense of mariage Act ».
Sanders en 2020, un candidat outsider ; Sanders en 2016, LE candidat outsider mais condamné.
Lors des élections de 2020, Sanders pose problème car il est vu comme la cause de la division du Parti Démocrate, qui se doit d’être uni face au président Trump qui déchaîne les passions. Mais la démocratie n’implique pas l’unité, et Sanders en est l’illustration. Il remporte de plus en plus de victoires face au candidat Biden, notamment au Nevada où il surpasse ce dernier en obtenant plus de 47% des votes, le double des scrutins reçus par Biden. À 78 ans, l’indépendant se flatte d’avoir créé une « coalition intergénérationnelle et multiraciale […] qui va balayer tout le pays ». La population est derrière lui car il pose les intérêts de cette dernière sur la scène politique, dans une élection où le slogan n’est pas vraiment « Tout pour vous » mais « Tout sauf Trump ». Personne ne rivalise avec Bernie dans le parti Démocrate, et l’amertume interne au parti se fait sentir, où le candidat Buttigieg le dépeint comme menace aux États-Unis car « voyant le mal partout où est le capitalisme », ou encore avec M. Bloomberg, ancien maire démocrate de New-York qui décrit Sanders comme possible « erreur fatale » dans l’affrontement avec Trump, notamment car le socialiste est vu comme incapable de gagner les voix des républicains dans les swings states. Bernie Sanders nage à contre-courant et il le sait. 2020 tourne à la faveur de Joe Biden qui gagne les faveurs de plusieurs États extrêmement importants, alourdissant la pression sur Sanders pour que ce dernier quitte la course à la Maison Blanche. La position « trop à gauche » de Sanders lui coûte la primaire démocrate, et Biden est nominé, synonyme de la victoire de l’establishment démocrate sur l’outsider socialiste.
Une sensation de déjà-vu ? Oui. En 2016, Sanders a 73 ans et est incertain sur sa décision de rentrer dans la course présidentielle, et si oui, incertain s’il prendra le chaperon démocrate. Il ne le sait pas encore, mais il est à la veille de son plus grand momentum politique. Lors du début des campagnes présidentielles pour l’élection de 2016, il n’est qu’un sénateur inconnu du grand public, et ses sondages sont loin derrière ceux de Clinton ou Biden. Il décide de se lancer, envers et contre tous, et prend le chemin de la droiture en gardant son idéologie et son programme socialistes, sans jouer au populiste, mais en expliquant que les Américains voient leur mode de vie reculer de jour en jour, que ce soit sous le giron Démocrate ou Républicain. Une chose est claire : il veut et est le changement. De fait, il est vu comme fracture face à Clinton qui représente l’establishment continuel des démocrates, et face à Obama, qu’il décrit comme ayant apporté un changement social sur certains sujets, mais n’ayant pas satisfait la frustration du peuple Américain. Sa popularité monte en flèche, notamment car on le voit comme l’antagoniste d’un certain candidat républicain : Donald Trump. La base de Sanders est forte : jeune (18-34 ans), éduquée et ouvrière, non-partisane, latino-américaine. Si les démocrates s’allient et soutiennent Sanders avec leur base partisane, la victoire sur Trump pour la présidentielle est assurée.
Hillary Clinton devient la principale candidate des démocrates, et permet à Sanders de marquer le fossé qui sépare les deux candidats : face à Clinton qui est vue comme faisant partie des grandes richesses qu’elle-même critique, Sanders prend l’ascendant avec ses politiques d’augmentation du salaire minimum, d’augmentation du budget pour le service public et surtout avec « Medicare for all ». Sanders se bat contre les géants de Wall Street, Clinton est financée par ceux-là. Sanders est vu comme authentique, pas Clinton, et ses meetings rassemblent des dizaines de milliers de personnes, lui donnant presque un titre de rockstar, un avantage aux États-Unis… La victoire pour l’Under-dog n’est peut-être pas impossible. Sanders reste cependant le « choix du cœur » et Hillary le « choix de la tête ». Mais est-ce vraiment vérifiable ? Non. Il est courant de voir l’invasion en Irak de 2003 comme l’une des plus grandes déroutes militaires des États-Unis, Clinton y était favorable, pas Sanders. Clinton a endossé les politiques et succès économiques de son mari Bill Clinton, mais ces mêmes politiques ont mené à la perte de contrôle totale sur Wall Street et à sa dérégulation, créant une des plus grosse catastrophe économique et financière des États-Unis, notamment concernant les crises du logement. Enfin, Clinton déclare chercher à continuer Obamacare, qui est un succès, mais dont très peu d’Américains bénéficient, tandis que Sanders prône une politique de Medicare for all. C’est ainsi que Clinton, emmenée par son expérience et sa position moins à gauche, est la nominée démocrate pour l’élection de 2016. La primaire démocrate de 2016 a cependant soulevé des questionnements. De fait, Sanders étant beaucoup plus populaire que sa rivale, comment les scrutins l’ont rendu perdant ? La réponse est simple : le Parti Démocrate ne voulait pas de Sanders et a tapé du poing sur la table : « c’est comme ça, et pas autrement ».
Pour ce faire, le Parti a fait en sorte que même avant la primaire, Clinton serait le seul choix viable. Dès le début des campagnes, très peu de candidats étaient donc déjà en lice, au nombre de 5, face au parti Républicain qui en avait 17. Puis, pour s’assurer de la victoire de Clinton à la primaire, les élites démocrates et les donateurs du Parti se sont tous ralliés derrière elle. Clinton avait par ailleurs déjà tissé des liens dans le parti sous la présidence de son mari et sous Obama comme Secrétaire des Affaires Étrangères. Cela explique implicitement le fait que Biden, vice-président d’Obama, n’ait pas concouru à la primaire démocrate. Ainsi, tout le parti la soutenait bien avant la domination, elle avait l’argent des donateurs, le support des élites du parti, et le staff de campagne du parti, la primaire n’a donc pas été volée car les votes ont désigné Clinton comme favorite, mais il est clair que les dés étaient jetés d’avance. Cependant, l’erreur fondamentale du Parti démocrate, est d’avoir transformé la primaire en un processus de couronnement royal, où tout le monde savait qui allait être le monarque, sans donner une voix à la population. De fait, le Parti a retiré à Clinton le bénéfice d’avoir la confiance des Américains, qui ont de surcroît supporté un candidat à la primaire condamné : Sanders, et Clinton, affaiblie durant sa campagne par de nombreux faits divers, n’a pas su la regagner par elle-même. Ceci expliquant alors probablement la victoire de Trump lors des présidentielles.
Et après ?
Aujourd’hui, Bernie Sanders a 83 ans, et les élections présidentielles de 2024 font s’affronter des candidats qui se jettent au visage les qualificatifs de « vieillard » ou de « sénile ». Le débat parle de lui-même, Sanders n’aura plus l’occasion de faire monter sa voix dans une élection présidentielle. Mais son combat n’a pas été vain, et son poste de sénateur du Vermont, qu’il tient depuis presque 18 ans, lui permet de le perpétuer.
Sanders a en effet permis de rendre populaire et rationnelle l’idée d’un Medicare for all, et sa doctrine d’augmentation du salaire minimum est devenue une doctrine forte du Parti Démocrate. Il a relancé l’engagement des jeunes Américains dans la politique et a fait remonter la participation électorale de cette catégorie sociale de manière spectaculaire. Mais la plus grande contribution de Sanders à la politique américaine a été de montrer que le bipartisme qui régit le système politique des États-Unis n’est pas une fin en soi, que la population n’est pas vouée à l’inertie partisane, et que les outsiders ne sont pas condamnés à l’ombre. Bernie continue de porter sa voix progressiste au Sénat, et surtout, son indépendance.
Sources :